Nouvelle acquisition

Glénat 1988
Coll. Hommes et Montagnes



Recueil de textes et nouvelles parues dans les différents numéros de Passage (sans le s) sélectionnés par Bernard Amy et René Siestrunck.

Leur sélection est parfois déroutante, bien loin du style habituel de la littérature alpine.

Une curiosité.

Edit du 10/08/2007 :
Préface de l'ouvrage retraçant la petite histoire de Passage, les cahiers de l'alpinisme

PETITE HISTOIRE DE PASSAGE
OU LA JUBILATION DE L'ECRITURE

Officiellement, tout a commencé en 1977 avec la parution du premier numéro de la revue « PASSAGE, cahiers de l'alpinisme ». Mais l'Idée était déjà dans l'air. Depuis plusieurs années des alpinistes pensaient que la littérature alpine, qui avait eu ses heures de gloire, pouvait et devait à nouveau s'épanouir.
Déjà réunis par un ancien projet dans ce domaine, Bernard Amy et Pierre Chapoutot crurent cette possibilité offerte lorsque, avec Jean Bocognano, qui partageait largement leurs vues sur les problèmes posés par l'alpinisme, ils furent conviés à participer aux destinées de la revue « La Montagne et Alpinisme », du Club Alpin Français. Après des décennies de conformisme, cette institution et sa revue vivaient en effet un beau printemps qui eut les éclats de celui de Prague, et dura ce que dura ce dernier : le temps de faire craindre les excès de l'été. L'Idée revint ainsi sur le devant de la scène : quelques articles et réflexions firent croire qu'elle allait prendre forme. Alors l'appareil institutionnel reprit les choses en main et exclut les trublions selon des formes dont la description pourtant instructive sortirait du cadre de cette petite histoire.
Toujours est-il qu'après cet épisode, un soir du début de l'année 1977. Bernard Amy, Jean Bocognano et Pierre Chapoutot se retrouvèrent dans la cuisine sombre d'une petite maison du village de Veurey-Voroize, à proximité de Grenoble. Leur passage en revue n'avait pas été inutile : il avait conforté leur conviction que l'Idée était d'importance, et que tout était à faire. Ils s'aperçurent aussi qu'ils étaient libres, et qu'au fond, le printemps n'avait pas de raisons de s'arrêter. De cela, Jean Bocognano parla à Xavier Fargeas, à Robert Mizrahi et à Vincent Renard. Ce n'était pas par hasard qu'il s'en était ouvert à eux : il les savait animés du même souci et de la même vision. Ils se joignirent ainsi aux trois premiers, formant ensemble le premier cercle de ce qui allait devenir « l'aventure Passage ». Le nom lui-même et la forme de la revue émergèrent peu à peu du grand branle-bas cérébral (et gastronomique) qui s'ensuivit, et scella peu à peu la complicité des compagnons. Passage : le titre nous paraissait plutôt bienvenu, mais compte-tenu des origines très intellectuelles du projet, nous décidâmes d'un sous-titre plus précis : cahiers de l'alpinisme.
François et Dominique Sorlot, des Editions Fernand Lanore, acceptèrent avec courage de donner corps au projet en publiant des textes dont rien n'indiquait qu'ils se vendraient. Et c'est ainsi que, fin 1977, dans un salon parisien, ils offrirent le Champagne fêtant la naissance du premier volume. L'aventure, sous diverses formes, devait durer sept ans.
Pour quelles raisons Passage est-il né, et avec quels objectifs ? Là dessus les avis des fondateurs diffèrent. Pour Jean Bocognano. il s'agissait avant tout de « créer une revue d'alpinisme indépendante de toute institution ». Il avait une défiance acérée à l'égard du conformisme congénital des corps constitués. De là venait sans doute le souci constant de dire et de redire sa volonté de ne pas susciter une « pensée Passage ». L'épisode Club Alpin explique en partie cela, bien sûr. Mais pas entièrement. Pierre Chapoutot, lui, voyait à l'origine de la revue une « simple » envie, celle d'une expression « spontanée, libre, fantaisiste, iconoclaste, insolente ». Xavier Fargeas et Vincent Renard semblaient plus motivés par la possiblité de mettre à plat, de décanter et d'élucider les choses de la montagne, et en particulier le penchant (fatal ?) de ceux qui la parcourent, dans une perspective plus collective pour l'un, plus intimiste pour l'autre. Quant à Robert Mizrahi, le projet éditorial en soi le mobilisait. Il voulait vivre par l'écriture et donner à lire la « dimension poétique, implicite en alpinisme mais rarement aboutie ». Bernard Amy, enfin, pensait qu'il fallait répondre à un besoin né d'une inquiétude, celle d'un alpinisme en pleine « crise d'identification et d'insertion sociale, que la vétusté et la rigidité du discours » de l'époque rendaient incapable de seulement bien poser ses problèmes.
Chacun avait donc ses motivations propres. Mais tous furent d'accord pour déclarer dans les « Propositions pour une passion polymorphe », qui ouvraient le premier volume, une volonté commune de faire des Cahiers « une publication plus contemplative et interrogative que descriptive ou narrative ; de donner à lire de nouvelles recherches plutôt que de vieilles certitudes, des écritures (...) pour ouvrir largement l'alpinisme vers le monde et les idées des autres ». Bref, donner du plaisir de lecture, et permettre à chacun de se frotter à des pensées fortes. Une fois ces ambitions affichées, il restait à se maintenir « sur la sente étroite qui chemine entre les écueils de l'élitisme et la tentation de la démagogie ». exercice d'autant plus difficile que l'alpinisme oscille sans cesse entre les deux : élitiste par ses clubs académiques et ses classements sportifs, sa tendance naturelle au prosélytisme le pousse à employer tous les moyens de séduction, en particulier dans le domaines des revues. Entre le « c'est aux lecteurs de dire ce qu'ils veulent lire » et le « qu'ils lisent ce qu'on veut leur voir lire », il y a sans doute un juste milieu. Mais lequel ?

A ce titre, Passage 1 suscita des réactions très diverses. Certains y virent la manifestation d'un extrême élitisme, voire d'une forme de terrorisme intellectuel. D'autres se contentèrent de l'epingler à leur boutonnière, l'un d'eux déclarant : « en tant qu'alpiniste, je suis fier de cette revue, mais vous comprendrez que je ne la lise pas. » D'autres, enfin, furent heureux de la découvrir. Ils furent assez nombreux pour que l'aventure puisse se poursuivre. En 1979, nous fondâmes l'association Passage, qui prit en charge la publication de la revue, sous une forme plus souriante, et au sein de laquelle nous commençâmes à éditer une collection de livres. Quatre nouveaux numéros de la revue, et cinq livres, virent ainsi le jour.
Pendant ces quelques années, Passage a formé une étoile détonnante et parfois scandaleuse dans la galaxie alpinistique. La revue a fait mouche, et ébranlé un certain nombre d'idées bien ancrées et de visions générales, et ce, très au-delà du petit cénacle des lecteurs réguliers de la revue. Mais en même temps Passage, pourtant doté d'une forte notoriété, est restée une revue plutôt confidentielle : mille cinq cents à trois mille exemplaires par numéro. Mal distribuée, à coup sûr, pas toujours très bien conçue, probablement : une vraie revue d'amateurs et de passionnés. En fait, Passage n'a que partiellement atteint les buts que nous nous étions fixés. L'ouverture vers les non-alpinistes est resté limitée, même si ceux qui ont découvert la revue se sont déclarés agréablement surpris et ont suivi l'aventure jusqu'au bout. En même temps, la méfiance de bon nombre d'alpinistes n'a pas pu être levée : « hommes de sacs et de cordes ». certains n'ont jamais bien compris (ou pas voulu comprendre) qu'on puisse tirer profit à réfléchir sur le sens de ses actes, et même en tirer du plaisir.
Nous avons pourtant réussi à faire durer longtemps l'aventure ; ceci d'abord parce que nous avons toujours voulu faire de Passage un lieu non seulement de recherche, mais surtout de plaisir : d'écrire, de lire, de publier. Une vraie jubilation de donner à lire nous a portés, et les auteurs avec nous. La fidélité des lecteurs a permis de maintenir le projet sur son chemin. La vertu du travail de fourmi, bénévole et le plus souvent nocturne, accompli par l'échelon parisien de notre groupe pour assurer la sortie et la vente des ouvrages a fait le reste. Puis petit à petit, chacun, à sa manière, a compris que les temps étaient en train de changer. Le vieil alpinisme achevait de se défaire, et les formes nouvelles peu à peu se mettaient en place. Les motifs de faire la revue s'en trouvaient modifiés. L'enthousiasme du démarrage lui-même s'est émoussé; notre base collective peu à peu s'est défaite, la diversité de nos motivations nous éloignant insensiblement d'un projet commun. Chacun comprit qu'il allait falloir s'arrêter, ou changer de registre. L'un est parti, d'autres se sont mis en retrait, les derniers n'arrivaient plus à trouver le temps nécessaire pour faire « tourner » la maison. Alors, en 1983, année de la parution de Passage 7, le groupe fut élargi pour apporter le sang neuf nécessaire : Geneviève Amand, Nathalie Beau, Jacques Gaudin, Jacques Hoepffner. Pierre Charmoz, Jean-Claude Legros, Olivier Paulin, et enfin René Siestrunck, grâce à qui la publication des livres a pu continuer jusqu'à aujourd'hui, rejoignirent les fondateurs. La mort en montagne de Jean Bocognano, en janvier 1983, a rendu la situation extrêmement difficile, lui qui avait pris en charge la plus grande part de l'animation et de la parution de la revue. Son remplacement s'est avéré presque impossible. Et c'est sans doute sa disparition qui a fini par avoir raison de Passage. Le critère consistant à ne retenir pour cette anthologie que les principales nouvelles parues dans la revue, s'il a permis d'y faire figurer bon nombre d'auteurs Passage, aurait par contre conduit à une grande absence : celle justement de Jean Bocognano. Jusqu'à sa fin. il a été le pilier central de l'édifice. Et il paraissait impensable de ne pas le citer dans un tel ouvrage. Mais il n'écrivait pas de nouvelles. Nous avons donc choisi de faire entorse au principe en publiant de lui « Des montagnards victimes de l'Histoire ». Doué d'un esprit extraordinairement vert et ouvert, il excellait dans la critique, le pamphlet et l'essai. Deux thèmes principaux l'intéressaient plus particulièrement : l'histoire et l'évolution des populations montagnardes, et les rapports de l'alpiniste avec la société, les arts et la littérature (sur ce dernier point, il était très pessimiste, résumant sa pensée dans la question : « alpinisme, la pauvreté te serait-elle consubstantielle ? »). A travers ces deux thèmes, il est resté présent dans tous les numéros de la revue. D'une immense culture et d'une belle humilité « alpinistique » (pour employer un adjectif qu'il défendait), il avait le souci de ne jamais se prendre au sérieux. Il maniait l'ironie d'une façon souvent tranchante.
Oui, il fallait parler ici de Boco, peut-être parce qu'il essayait toujours de rire de ce que nous avions parfois tendance à prendre trop au sérieux : notre revue, et lui rendre ici hommage. Nous lui dédions le dernier texte de ce volume, dû à Bernard Amy. qui le présente ainsi : « Texte de commande, paru dans l'Année Montagne grâce à Jean-Michel Asselin, cette courte fiction a fini d'être écrite en Corse où Jean et Simone Bocognano avaient fait bâtir au-dessus de la mer la maison de leurs rêves. Elle est cachée dans le maquis, au pied du Monte Grosso, la Montagne Magique que, chaque soir, le soleil qui se couche derrière Calvi incendie pour en faire la plus belle montagne du monde. Nous avons beaucoup parlé de ce texte. A partir des remarques de Boco il a été plusieurs fois repris. Puisse le lecteur prendre à le lire le même plaisir que celui que nous avons eu à l'écrire et à le discuter. » Et puisse-t-il aussi y trouver la certitude que Passage reste nécessaire. L'idée subsiste, tout simplement parce que l'alpinisme n'est pas près de cesser d'exister.
Passage n'est plus. Que naisse un jour le nouveau Passage !