Ed Arthaud 1973
Coll.Sempervivum n°53
(Rebut des bibliothèques de la Ville de Grenoble)



Ce livre trouve son origine dans un mémoire de maîtrise soutenu dans le cadre d'une université parisienne nous avertit M. Ballérini en prélude à cet ouvrage.

Il est bien evidemment difficile de tenter de résumer cette somme de lectures, d'analyses et de synthèses, quand bien même le sujet (le roman de montagne) est lui-même particulièrement réduit et délimité (je n'ose dire confidentiel).

Riche et variée, la littérature alpine l'est incontestablement si l'on considère la somme des oeuvres inspirées par la montagne. Les premières furent des relations de voyages et des travaux scientifiques. L'exploration et la conquête de la montagne créèrent le récit de course, genre par excellence de la littérature alpine qui a la relation de voyage pour ancêtre et le compte rendu expédition pour descendant. A l'occasion, la poésie s'empara du thème. La montagne est aussi matière à des essais, des contes, des pamphlets, des récits historiques, sans oublier les pièces de théâtre (...).
Parmi tous ces genres littéraires, le roman tient une place à part que cette étude voudrait préciser en se plaçant sous une perspective d'abord et essentiellement historique, puis théorique. L'objet de cette étude est donc de faire le point sur le roman de montagne. Cette synthèse pouvait être utile pour combler une lacune car, si la montagne a inspiré les romanciers, les romans de montagne n'ont guère inspiré les critiques.


(...) nous définissons le roman de montagne comme étant l'histoire d'une action fictive qui se passe en montagne. L'analyse des problèmes qu'il pose fera voir les nuances qu'il faudrait apporter à cette définition sommaire, qui met cependant en valeur les trois éléments principaux d'un roman de montagne : le décor, les personnages, l'action. Nous n'avons analysé dans cette étude que les oeuvres qui présentent ces trois éléments (...). Le décor forme l'élément essentiel : il n'a, bien sûr, d'autre obligation que de représenter une montagne, qui peut être imaginée ou réelle, épisodique ou toujours présente. C'est pourquoi cette étude aurait pu s'intituler, dans une certaine mesure, La Montagne dans le Roman, étant donné qu'elle fait allusion à des oeuvres - en général anciennes - où la montagne est présente, mais qui ne sont pas à proprement parler des romans de montagne (...).


En épilogue à cette introduction, M. Ballerini nous rappelle que ses choix sont bien évidemment soumis à une certaine subjectivité.

L'auteur a retenu pour base de son mémoire une approche chronologique du sujet (entre parenthèses, les principaux auteurs traités) :

  1. La révélation de la montagne par le roman 1760 - 1800. Naissance et ambiguïté d'un thème (Rousseau - Bernardin de Saint-Pierre)
  2. L'introduction de la montagne dans le roman 1800 - 1860. Un thème qui se cherche (de Senancour - G. Sand - Lamartine)
  3. Les premiers roman de montagne 1860 - 1919. De l'affirmation des tendances et de l'apparition de nouveaux éléments aux premiers romans de montagne (Daudet - Maupassant - Theuriet - Hervieu - H. Bordeaux - Casella)
  4. L'âge classique du roman de montagne 1919 - 1945. Naissance du roman de haute montagne et maturité d'un thème (Giono - Scize - Mélon - Bruhl - Samivel - Dieterlen - Frison-Roche - Proal)
  5. Les nouvelles tendances depuis 1945. Continuité et renouvellement d'un thème (Troyat - Desorbay - Desservetaz - Daumal - Belzacq - Samivel - Saint-Loup - G. Sonnier)
  6. Bilan et Problèmes

Sur cette dernière période, qui nous intéresse le plus :
A l'issue du second conflit mondial en 1945, le nombre d'alpinistes s'accroît considérablement et par conséquent, le nombre de ceux qui aiment retrouver dans un livre les espaces qu'ils viennent de quitter. La période 1945-1960 n'aura jamais vu autant de production littéraire consacrée à la montagne. Deux tendances majeures se dégagent : une lignée traditionnelle qui exploite les grands thèmes de l'Alpe (le peuple montagnard, les guides, la guerre en hauteur) mais avec un style renouvellé; une autre lignée cherche à réformer plus en profondeur ces thèmes, en lien avec l'évolution des pratiques en matière d'alpinisme puis d'himalayisme. Le roman policier en montagne fait son apparition, le roman d'anticipation se cherche et enfin la nouvelle et la poésie créent un genre à part entière avec leurs meneurs (Samivel - Belzacq).

D'un point de vue plus métaphysique, la vision qu'ont les écrivains de la montagne change. Elle n'est plus seulement ce refuge romantique et idéalisé. Les écrivains commencent à s'interroger sur le sens de la montagne et la place qu'elle peut tenir dans leur vie. La montagne sera d'ailleurs prétexte à des dérapages et à l'expression d'idées, dirons-nous, idéologiquement très orientées...


Le roman de montagne va se faire également le témoin de l'évolution de l'alpinisme. Le roman de montagne, d'une manière générale, a toujours suivi cette évolution avec un certain retard.

La littérature alpine romanesque n'a à peu près rien produit jusqu'en 1800 et pas grand-chose jusqu'en 1900. Un roman de montagne est inconcevable à une époque où l'on découvre à peine la montagne. Tout le XIXème siècle est ainsi marqué par la vogue croissante de l'alpinisme et par la pauvreté du roman. Les grands écrivains ne pouvant guère se faire alpinistes à volonté, on ne trouve dans leurs oeuvres que des allusions qui traduisent cependant un grand intérêt pour la montagne. (...) Vers la fin du XIXème siècle apparaissent cependant les premiers romans et les premiers succès (Tartarin sur les Alpes - L'Alpe homicide). (...) Avant la première guerre mondiale, l'intérêt se porte sur le roman et ira grandissant pendant l'entre-deux-guerres. L'alpinisme atteint à cette époque sa plus grande maturité, et la littérature alpine d'exploration - celle des récits de courses - son point de saturation (...). Le roman apparaît alors comme une nouvelle possibilité pour les écrivains (...). L'attrait pour le roman va encore se développer après le second conflit mondial (...).
L'étude de l'évolution historique a montré assez précisément quelles ont été les étapes par lesquelles est passé le roman de montagne, mais on peut, très schématiquement, les simplifier en deux grandes périodes : avant et pendant le XXème siècle.


Ballerini revient enfin sur les liens qui existent entre le roman de montagne et le reste de la littérature alpine. La littérature de montagne s'adresse le plus souvent à un public d'initiés et rares sont les oeuvres ayant atteint le grand public. En tentant de distinguer les deux catégories, M. Ballerini tente la classification suivante : la littérature alpine est la littérature du souvenir (son genre noble en étant le récit de course). La littérature alpine romanesque est une littérature de l'imagination. Or, le premier genre ne pouvait que - à la longue - s'épuiser. Et cetet lutte contre l'uniformité des récits de course allait favoriser l'éclosion du second genre; son renouveau ? Le roman a sa place dans la littérature alpine parce qu'il en est le genre le moins technique (ou le plus littéraire...) et surtout, le plus accessible à un public non néophyte (faut-il rappeler que Premier de Cordée fut tiré à plus d'1 million d'exemplaires - succès considérable qui a plus que largement débordé du cercle des initiés).


Michel Ballerini, au travers de cette analyse très complète, a surtout le mérite de tenter de réhabiliter plusieurs auteurs ou certaines oeuvres passablement ignorées (en particulier Jean Proal et Guy Belzacq). Mais il réhabilite surtout le roman face au reste de la littérature alpine.

Au milieu d'une littérature alpine de plus en plus abondante, le roman apporte au lecteur un souffle au parfum original. Comme le récit, il recrée, pour le lecteur moyen, un univers unique; pour l'alpiniste, un univers favori. Mais le récit (de montagne), c'est un bloc de montagne, une paroi de roc et de glace décrite telle qu'elle fut gravie, ce sont des sensations vécues, transmises sans fard au lecteur, dans toute leur brute simplicité.
Le roman, c'est la montagne rêvée, magnifiée, et pourtant réelle; c'est la montagne recréée par des mots, les mots tout droit sortis de l'imagination d'un auteur.

L'écrivain s'est souvenu de ses ascensions, il s'est remémoré des itinéraires, des péripéties, des paysages, des sensations, des pensées, puis il a tout oublié. Il a imaginé des montagnes, des personnages, et il a fait vivre ces personnages dans ces montagnes, et de sa plume est né le roman.
Que des mots soient capables de créer des personnages vivants dans l'esprit du lecteur, c'est le secret du roman; qu'ils soient capables aussi de recréer l'univers alpin, c'est le secret du roman de montagne. Cette union du roman et de la montagne satisfait une part importante de nous-mêmes : celle qui se lasse un jour de la réalité - et qui se plaît alors à rêver.



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