Face Nord - Saint-Loup (Marc Augier)
Arthaud - 1950



Revoici une nouvelle fois le sulfureux Marc Augier alias Saint Loup.

Sulfureux mais bougrement bon écrivain ! Si Face Nord reste encore son roman de montagne le moins engagé (du moins au premier abord), La Montagne n'a pas voulu et surtout La République du Mont Blanc abordent en effet plus explicitement certaines thèses et le côté sombre de Marc Augier.

Ce roman, qui se déroule pendant la période de l'occupation, a pour cadre principal le Mouvement Jeunesse et Montagne qui verra d'ailleurs éclore quelques belles carrières alpines.

La montagne ne reste néanmoins que le cadre de ce roman. En effet, l'ouvrage est quasiment entièrement axé sur l'étude d'un chef de centre JM fanatique et exalté qui partagé, entre son amour pour une femme et la montagne, se met en tête de former de manière extrêmement dure et brutale les stagiaires de son camp. Ceci afin d'en faire non seulement des alpinistes hors-pair, mais surtout des êtres supérieurs...

Saint-Loup tente de personnifier au travers de Guido La Meslée la hauteur d'âme, la performance, le défi, l'amour de la compétition. Dans ce roman, on retrouve tous ces thèmes chers à Saint-Loup. Son héros se dresse cette fois contre les faibles (les effectifs de son camps sont décimés par les accidents en montagne), l'autorité hiérarchique de Vichy, et l'Eglise. Demeuré incompris par la société; il est exilé au fond de la vallée désolée et reculée des Enfetchores. Mais au petit groupe qui le suit et le vénère, il déclarera "Je veux faire de vous les représentants d'une humanité supérieure. Celle où l'homme aura dominé la crainte de la mort."

En tirant un trait sur les aspects idéologiques - auquel je n'adhère pas soit dit en passant - l'intérêt principal de ce roman, outre sa qualité d'écriture, reste le témoignage - pas forcément historique - de ce que pu être le mouvement Jeunesse et Montagne entre 1940 et 1944.

Un extrait d'un long article d'Emmanuel Nadal sur Jeunesse et Montagne paru dans Cimes 2006 (Revue du Groupe de Haute Montagne) :

Il est intéressant de lire, à la lumière de ces écrits du temps de la collaboration, le roman que Marc Augier fera paraître au lendemain de la guerre sous le pseudonyme de Saint-Loup. Il s'intitule Face Nord et se déroule entièrement dans le cadre des chantiers de Jeunesse et Montagne. Son personnage central, Guido La Meslée (contraction probable de Guido Lammer et de Edmond-Marin La Meslée, célèbre pilote de chasse où l'on retrouve la figure de l'aviateur -alpiniste...) campe un chef d'équipe brutal, alpiniste frénétique et halluciné, adepte des « méthodes viriles » évoquées précédemment, et n'hésitant pas à envoyer à la mort les jeunes dont il a la charge. La montagne se charge de sélectionner les meilleurs semble nous dire Augier... À de nombreux passages, on comprend que cet individu, volontiers présenté comme un « surhomme », incarne l'idéal du chef selon Augier, ce qu'aurait dû être un « chef JM ». Las. tout au long du roman, on le voit se heurter à l'incompréhension et à l'impéritie des cadres de JM, présentés comme des bureaucrates timorés et bornés, étrangers au sentiment de la montagne, attachés à faire des jeunes, « de bons citoyens et de fidèles serviteurs de l'État », là où le « Chef La Meslée » prétend en faire « les représentants d'une humanite supérieure ».

On saisit bien ici l'ampleur du fossé creusé entre Jeunesse et Montagne, émanation d'une conception pluraliste et personnaliste de l'éducation sportive de jeunesse, et ce genre d'exaltés de la collaboration, appelant à sa fascisation accélérée. Ces jeunesses embrigadées, les occupants les connaissent très bien quant à eux, puisqu'ils l'expérimentent depuis plusieurs années. Il est intéressant dès lors d'observer le regard qu'ils portent sur l'expérience des chantiers de JM.