Passage n°1 - Cahiers de l'alpinisme
Editions Fernand Lanore - 1977



En 1977, Bernard Amy et Jean Bocognano se lançaient avec d'autres (en particulier Pierre Chapoutot) dans l'édition d'une nouvelle revue pas comme les autres consacrée à l'alpinisme. Leur objectif est ambitieux. 7 numeros, et un peu plus tard une anthologie paraîtront. Une vraie curiosité dans la littérature de montagne et d'alpinisme.

Je vous livre ci-après le préambule à cette aventure littéraire :


PROPOSITIONS POUR UNE PASSION POLYMORPHE

L'alpinisme d'aujourd'hui est inquiet. Il vit une crise à la fois d'identification et d'insertion sociale, qui est sans doute le reflet partiel des crises plus importantes qui agitent notre société tout entière.

Face à cette situation, il devient urgent de d'abord formuler les problèmes qui se posent, et pour cela de commencer enfin d'en vraiment parler. Mais est-ce aujourd'hui possible ? La vétusté et la rigidité du discours qu'a jusqu'ici suscité l'alpinisme et qui permet de moins en moins à celui-ci de sortir de ses propres contradictions, porte à croire que non.

Que faire d'une parole qui, en tout cas en France, est trop souvent celle d'institutions de plus en plus séparées de ce que vivent et ressentent les alpinistes dans leur pratique, d'une parole qui continue d'ignorer ou de mépriser l'image que se font de l'alpinisme ceux qui ne s'y livrent pas ? Que traduire avec des mots maintenant trop usés ? Comment tout dire quand le discours a toujours été volontairement incomplet ?

Les montagnes et les techniques utilisées pour les gravir ont certes été abondamment décrites, dessinées, photographiées, mesurées. Depuis des décennies, livres et revues s'y emploient, où chroniques de clubs et techniques, monographies de massifs, descriptions d'itinéraires, présentations de parcs, études sur la flore et la faune forment la toile de fond inévitable.
S'il suffit pour parler d'une activité d'en décrire les différents aspects, alors, devant l'abondance même de ce qui a été publié, on peut dire qu'en alpinisme on sait de quoi l'on parle !
Mais si l'on pense qu'au-delà de la description, toute remise en question passe nécessairement par une analyse de ce dont on parle, il faut bien constater que le discours de l'alpiniste ne s'est jamais beaucoup élargi, et que pour l'instant on a plus parlé d'alpinisme que de l'alpinisme.
Les publications techniques correspondent à une nécessité, et l'on ne saurait nier leur utilité. Mais il est clair aussi qu'il y a place aujourd'hui pour une publication plus spéculative que descriptive où puissent paraître :

  • des réflexions d'alpinistes sur leurs activités à travers essais, critiques, analyses, récits, fictions, poèmes ou lettres ;
  • des études de non-alpinistes sur l'alpinisme ; des points de vue « extérieurs » qui soient ceux de sociologues, de psychologues, de littérateurs, d'artistes.


C'est ce que voudraient être les Cahiers de l'Alpinisme : publication plus d'étude que d'admiration satisfaite de la montagne et de soi-même, plus contemplative et interrogative que descriptive ou narrative ; pages où donner à lire de nouvelles recherches plutôt que de vieilles certitudes ; écritures par quoi on voudrait s'éloigner du cercle sans fin des rapports cliniques et des procès-verbaux, pour ouvrir largement l'alpinisme vers le monde et les idées des autres.


Faire connaître les différents courants d'idées qui sont apparus ou apparaissent dans les milieux montagnards, suggérer de nouvelles attitudes face au « terrain de jeu », de nouvelles façons de se penser en tant qu'alpiniste, tout cela peut sembler a priori bien difficile. Les alpinistes — et plus particulièrement les alpinistes français — apparaissent d'abord comme des êtres passionnés mais peu spéculatifs, dont les théories sont moins l'aboutissement de recherches qu'une dogmatisation d'habitudes aux origines peu claires.
Mais l'alpinisme et la spéculation sont-ils vraiment inconciliables par nature ? Ne peut-on penser que ceux qui ne varient que de pitons et de topo-guides, le font non parce qu'ils sont incapables de parler d'autres choses, mais soit par une manière de pudeur, soit par peur de briser le dogmatisme qui leur tient lieu de philosophie ?
L'écrivain Ossip Mandelstam notait au cours d'un voyage en Arménie : «j'ai développé en moi un sixième sens lié à l'Ararat : le sens de l'attrait des montagnes. A présent, où que je me trouve, ce sentiment qui déjà par lui-même marque un degré de spéculation, ne m'abandonnera plus. »
Choisissons de croire O. Mandelstam et essayons-nous aux formulations nées de ce sixième sens !
L'alpinisme étant sans doute par essence impossible à enfermer dans quelque théorie qu'on puisse imaginer, une telle démarche finira peut-être par se révéler vaine. Ces Cahiers apparaîtront comme un simple recueil d'articles disparates. Mais au moins une tentative aura été faite, et ces pages auront été un lieu de rencontres et de discussions au contraire d'autres publications tout à la fois guides touristiques, miroirs à exploits et collections de pieuses homélies.
On peut alors espérer que les théories les moins orthodoxes, et même les plus discutables y auront été exposées. Il ne s'agit pas d'établir des dogmes, si nouveaux soient-ils, mais plutôt de confronter des idées, d'en faire naître, et ce à la limite extrême de tous les domaines de la pensée. Il faut formuler ce qui existe, mais aussi soulever de nouveaux problèmes, même s'ils sont extravagants, en suggérer des solutions « assez insensées pour avoir une chance de se révéler correctes ».


Les Cahiers de l'Alpinisme ne seront pas périodiques. Ils ne prétendent pas pouvoir naître avec la régularité d'une revue. Leur parution sera fonction du « volume d'idées » qu'ils auront suscité. Répétons-le : c'est un dialogue qui doit apparaître. A la lecture de tel ou tel chapitre, certains sentiront le besoin de discuter, de critiquer, voire d'exposer de nouvelles idées. Des pages les attendent.

Les objectifs immédiats sont les suivants :

  • Donner la parole à ceux qui ont sur l'alpinisme quelque chose de nouveau à dire, qui veulent pouvoir lui appliquer de nouveaux modes d'analyse et d'écriture.
  • Aller au-delà des dialogues de sourds entre tenants des diverses éthiques, au-delà des discussions byzantines sur les techniques. Comme l'arbre cache la forêt, le piton cache les alpinistes.
  • Rompre la chaîne infinie des récits de courses où l'on a tout dit et où l'on ne peut que tout répéter. Le récit de course traditionnel est une forme dont il reste à analyser les structures, qu'il faut prendre comme sujet d'étude pour une nouvelle critique de l'alpinisme, puis comme point de départ pour une autre parole alpiniste.
  • Briser la tour d'ivoire culturelle et sociale dans laquelle s'est enfermé l'alpinisme. Faire comprendre celui-ci, le faire sentir. Analyser ses rapports avec le monde extérieur, avec ceux qui ne vont pas en montagne. Définir sa dimension sociale. Tenter de savoir si l'alpinisme est par essence un sport aristocratique, quels sont ses rapports avec les pouvoirs politiques, avec ses propres institutions.
  • Extraire les alpinistes des absolus dans lesquels ils s'enferment, et définir une attitude de dialogue entre le grimpeur et la montagne : non-domination de l'un par l'autre, mais accord entre les deux.
  • Déceler les liens qui peuvent unir l'alpinisme à tous les courants de pensées religieuses ou philosophiques, à toutes les idéologies, à des activités telles que la danse ou la création artistique.
  • Faire cesser le « splendide isolement » de la littérature alpine, qui ne cache qu'un complexe d'infériorité et bien souvent une incapacité à sortir d'un médiocre académisme. Pour cela utiliser tous les outils de la littérature, qu'ils soient prosodiques, poétiques, d'analyse ou de critique. On tentera de redonner sa vraie place au récit de fiction. Dans tous les cas on ne s'interdira aucun genre, aucune tendance : il s'agit de laisser écrire qui se sent attiré par l'écriture !


Quelle que soit la forme littéraire choisie, nous voudrions que ces Cahiers suscitent un plaisir de lire qui manque à tant d'articles trop souvent ennuyeux quand ils ne sont pas purement techniques. Du plaisir d'écrire viendra le plaisir de lire. Et celui-ci à son tour fera peut-être naître de nouveaux plaisirs d'écrire.

  • Considérer la photographie et les arts picturaux, non plus comme des moyens d'illustrations de textes, mais comme ce qu'ils devraient être avant tout : des moyens d'expressions, les outils d'une écriture bien spécifique.
  • Rendre compte bien sûr des livres ayant trait à l'alpinisme. Mais aussi et surtout, parce que l'alpinisme ne vit pas que par ses livres, parler des publications, des films, des conférences, des expositions, des manifestations musicales, et de manière générale de tout événement touchant de près ou de loin à la montagne et aux alpinistes.
  • Faire connaître les nombreux articles de fond étrangers qui, depuis longtemps, paraissent régulièrement dans des revues à peine lues en France.
  • De façon générale exalter chez l'alpiniste cette part de lui-même qui l'apparente à l'homme dont parle le sociologue Edgar Morin, et qui « apporte au monde le mythe, la magie, la démesure, le désordre et dont l'originalité profonde est d'être un animal doué de déraison ».



Le groupe de rédaction des Cahiers essaiera de trouver des articles, de susciter des débats, de présenter les nouvelles idées qui naissent partout où l'alpinisme est en mutation.

Mais il préférera toujours recevoir des propositions spontanées d'articles, des textes envoyés pour ouvrir le dialogue.

Tout auteur nouveau sera le bienvenu.

1977

La critique de Guy Lucazeau dans la Revue "Montagne et Alpinisme" N°1 - 1978

Pour information, des exemplaires neufs originaux des n°1, 2 & 3 sont disponibles aux Editions Lanore au prix unitaire de 9 €
Je cherche pour ma part, les exemplaires 4, 5, 6 et 7 ainsi que la liste des 5 ouvrages publiés par l'association Passage après 1979.