Passage n°2 - Cahiers de l'alpinisme
Editions Fernand Lanore - 1978



1978 : seconde édition de Passage, qui semble bien avoir agité le landerneau du milieu de l'alpinisme. Au delà des espérances de leurs auteurs ?

Je vous livre une nouvelle fois "l'édito" de cette édition qui résumera finalement bien mieux que moi la situation.


PASSANTS ET PASSAGERS

Pour certains « charabia ésotérique et abscons », « volonté de faire "littéraire" à tout prix, quitte à n'être pas très clair », pour d'autres « propos sérieux qui donne à penser », livre « donnant à la montagne un relief tout à fait nouveau », « effort à suivre avec un nouvel espoir » : comme le montre le courrier reçu et les discussions suscitées, le numéro I de Passage a provoqué des réactions très diverses.

Les plus marquées ont été soit de rejet, et le plus souvent orales, soit d'approbation et alors à peu près toutes écrites. Il ne faut sans doute pas s'étonner de cette double coïncidence.

Entre ces deux extrêmes, les lecteurs ont été dans l'ensemble « agréablement surpris ». Les alpinistes ont été étonnés, qui s'attendaient à n'y rien comprendre ; les non-alpinistes intrigués, qui avaient depuis longtemps étiqueté la littérature alpine comme « technique ». C'était un dialogue de sourds, chacun tenant l'autre pour incompréhensible. « Ne découragez pas les alpinistes, gens simples, écrit l'un d'eux, si vous ne voulez pas que Passage devienne seulement l'organe d'un petit cercle d'initiés », tandis qu'un lecteur étranger aux choses de l'alpinisme mais intrigué par ces gens qui grimpent, « trouve enfin un ouvrage dont le contenu change agréablement des "récits de courses" qui ne sont vraiment lisibles que par des initiés ». Initié ! Voilà le maître-mot ! Chacun habillait l'autre de cet adjectf, quelques-uns se plaisaient à se montrer ainsi habillés, beaucoup découvrent aujourd'hui qu'il y a un discours commun possible. Cette ouverture, à elle seule, justifie bien des efforts.

Une analyse plus fine montre cependant que Passage a été, dans l'ensemble, mieux reçu par les non-alpinistes que par les alpinistes. Ceux-là y sont entrés de plain-pied, tandis que ceux-ci se sont souvent bornés à survoler les pages les plus denses. Se sont-ils laissé décourager par l'idée qu'ils s'en faisaient a priori ? Ont-ils cru que nous avions délibérément choisi le langage des « intellectuels » sans chercher à nous faire comprendre des alpinistes ? Ce serait admettre un partage faisant à tout coup de l'alpiniste un non-intellectuel, ce serait ignorer que le monde de l'alpinisme est aujourd'hui plus diversifié qu'on le pense.
L'explication est ailleurs, et sans doute dans l'intensité de ce que vit l'alpiniste en montagne. Beaucoup trouvent sur les sommets une expérience d'une telle richesse, qu'il leur paraît vain de se demander pourquoi et dans quel état d'esprit ils y vont. N'ayant d'autre inquiétude que celle de pouvoir y retourner, ils ne se posent d'autre question que : par où et par quel moyen ?

La question reste ainsi posée : à qui s'adresse Passage ?

Tout en refusant le jargon gratuit et qui n'a rien à dire, qui ne peut rien dire hormis son impuissance, nous ne voulons pas nous interdire les textes difficiles. Il ne s'agit ici ni d'être élitistes, ni d'être démagogues. Ne s'adresser qu'à ceux qui, peu nombreux, suivent de prèsles faiseurs de mots nouveaux, serait vain. Mais vouloir plaire à tous ne serait possible qu'au prix de la complaisance. Redisons-le : les Cahiers de l'Alpinisme se veulent publication parfois difficile à lire où le non-alpiniste se heurtera à quelques mots techniques mais où, s'il va au-delà, il comprendra peut-être un peu cet homme qui depuis si longtemps pour lui se cachait derrière ses gestes et son matériel. Les Cahiers se veulent publication inhabituelle à la lecture de laquelle l'alpiniste sera parfois conduit à s'arrêter pour réfléchir, mais où il trouvera des passages de texte sur quoi exercer cette intelligence qu'il exerce si bien sur les passages de ses escalades. Les Cahiers se veulent lieu de rencontre, de réflexion, et ouvrage dont le titre : Passage, pour reprendre les termes du poète René Daillie, « fasse résonner quelque chose de très voisin... de ce qui est en poésie chemin, itinéraire ».
A ceux qui ont envie de nous lire, qui veulent parler et entendre parler de choses nouvelles, nous disons qu'il y a un lieu où nous nous entendrons. A ceux qui, comme littérature sur la montagne, ne supportent que les topos-guides, nous souhaitons bonne course. Mais de grâce, qu'ils nous laissent parler sans jeter l'anathème.

L'article de J. Bocognano sur l'alpinisme et la politique, et des textes comme celui de M. Ballerini sur les populations montagnardes, ont suscité réponses et commentaires. Nous présentons dans ce numéro ceux de Patrice de Bellefon et Pierre Chapoutot. Le premier s'est souvenu que la politique nous concerne tous et donc qu'en particulier la politique de la montagne intéresse ceux qui y vivent. P. Chapoutot, lui, sait que l'alpinisme, dans les Alpes comme hors des Alpes, peut servir d'alibi à toutes les politiques possibles.

Ces deux textes ne constituent pas des réponses définitives. Ils ouvrent plutôt un débat souhaité par J. Bocognano et que nous espérons pouvoir poursuivre dans les numéros à venir.
Il serait d'ailleurs inutile de chercher ici dans un texte une « pensée des Cahiers », une éthique propre à cette publication. Nous voudrions que l'on ne puisse pas dire : « Passage est pour ceci, contre cela », mais bien plutôt : « dans Passage, Untel est pour ceci, Untel est pour cela ». Peut-être un jour faudra-t-il constater la convergence d'un certain nombre d'idées émanant tant des membres du Comité que d'autres collaborateurs. Peut-être un jour, à force de certitudes, jetterons-nous aussi l'anathème...
Mais aujourd'hui nous disons qu'à travers d'authentiques écritures nous souhaitons faire de Passage une tribune libre.
Quant à ceux qui n'ont voulu goûter qu'à quelques miettes de Passage, pour tout de suite déclarer : « Pourquoi tant de pourquoi ? Ne suffit-il pas de tout simplement grimper ? », nous leur dirons que là-haut, bien des choses ont changé. Là-haut, le voyage égocentrique, le voyage au centre de soi-même est en passe de devenir impossible, et la vieille imagerie d'Épinal que s'est construite l'alpinisme fonctionne maintenant comme un leurre.
Pendant que nous, les alpinistes, nous grimpions, en bas le monde a évolué, et de façon irréversible ! La frange qui séparait le fameux « terrain de jeu » du territoire des autres est devenue de jour en jour plus étroite. En même , temps, un nombre croissant de gens s'est trouvé impliqué dans cette curieuse affaire qu'est l'ascension des montagnes, y apportant matériels, argents et idées de toutes sortes. Peu à peu, la haute montagne a cessé d'être une île, s'est rattachée au continent des hommes. Le désert de roc et de glace n'est plus désert, et l'alpinisme découvre qu'il est un fait social parmi d'autres dans un univers où il a à faire sa place.
Cet alpinisme, c'est aux alpinistes à le prendre en charge, à l'assumer, à dire ce qu'il est, ce qu'ils voudraient qu'il soit. Sinon, pendant qu'ils grimpent, d'autres dans la vallée le feront pour eux. Gare alors au retour de course !


La critique d'Yves Ballu dans la Revue "Montagne et Alpinisme" N°3 - 1978