La Paroi - Pierre Moustiers
Editions Gallimard - nrf Collection Blanche - EO 1969
Grand Prix du roman de l'Académie Française



Qualifié par l'auteur lui-même de "roman de l'amitié et de ses antagonismes dans un monde où l'artifice n'a pas accès.", La Paroi est un ouvrage curieux, pour l'amateur de littérature alpine.

Un ouvrage qui se trouve plus être un essai littéraire sur fond d'intrigue psychologique - et se déroulant en montagne - qu'un réel roman de montagne.

Michel Ballerini, dans Le Roman de Montagne en France, ne s'y trompe d'ailleurs pas. Je reproduit ci-après son analyse :

(...) On pourrait penser qu'une oeuvre qui a remporté deux prix littéraires aussi différents que le grand prix de Littérature sportive et le grand prix du roman de l'Académie française, concilie aussi les exigences de l'alpiniste et celles de la littérature : en fait, La Paroi, de Pierre Moustiers, montre à quel point il est difficile de combler le fossé qui sépare les unes des autres. Cela est si vrai que les critiques ont été contradictoires, favorables ou non suivant qu'elles étaient le fait d'un spécialiste de la littérature ou de la montagne. Dans le journal Le Monde, Pierre-Henri Simon ne croit pas se « tromper en disant que ce récit d'une ascension difficile intéressera les spécialistes ». En quoi il se trompait puisqu'un « spécialiste » de La Montagne en a surtout retenu les invraisemblances et qu'il écrit : « Trop de choses sont ici artificielles, et d'abord les personnages et leur montagne ». Il suffirait de glaner au hasard dans le volumineux dossier de presse de l'éditeur pour citer encore d'autres critiques opposés. Alors, de quoi s'agit-il ?

Puisqu'il s'agit de montagne, quelle part occupe-t-elle dans le roman et quelle part l'alpinisme ? D'après l'auteur lui-même l'action se situerait dans une grande face nord de l'Oisans, mais il est bien difficile en réalité de mettre un nom sur cette montagne. Les descriptions peu nombreuses ne dépassent pas les généralités : quelques lignes sur l'horizon, sur le temps ; en l'absence de tout panorama complet ou quelque peu précis, la montagne reste une abstraction sans consistance. L'alpinisme ? Ecoutons l'auteur : « Mon problème a été de ne pas devenir pédant tout en restant technique. Il m'a fallu traduire en termes simples ce vocabulaire très particulier de la montagne. » Et reconnaissons que l'auteur n'a pas résolu le problème. Les descriptions techniques sont très mauvaises, car elles ne permettent pas au lecteur de s'imaginer la scène. En voulant être simple, P. Moustiers a été incomplet et ses descriptions sont incohérentes. Et s'il est facile de relever de nombreuses impossibilités — ce qui est plus grave que des invraisemblances, car celles-ci ont toujours le bénéfice du doute, les réalités alpines dépassant souvent la fiction —, si ces impossibilités sont nombreuses, c'est que le problème est faussé à la base : l'ascension dont il est question, dans les conditions décrites, est purement et simplement inimaginable, impossible. Le lecteur doit accepter cette condition dès le début du roman, sans quoi il ne pourrait continuer sans pousser les hauts cris. Pour le profane, cela est certainement possible ; pour l'alpiniste, le morceau est trop gros à avaler. Alors ? Alors La Paroi n'est pas un roman de montagne. Les critiques s'accordent à peu près sur ce point et l'auteur le reconnaît aussi : « La montagne n'est pour moi que le " cadre " de mon roman ; j'aurais pu écrire la même chose sur la mer (...). Seule la vérité psychologique m'intéresse, le décor importe peu. » Nous y sommes.

La Paroi est un roman intéressant dans la mesure où l'auteur essaie de saisir, en termes simples, les motivations profondes des personnages. P. Moustiers est comme l'un d'eux, « ce sont les mobiles secrets qu'il aimerait découvrir ». Il arrive à faire des analyses très riches en nuances, mais ces analyses portent à faux quand elles s'exercent sur les personnages en tant qu'alpinistes. Il y a bien ici et là quelques bonnes remarques (« Matériel neuf et de premier choix. Ce qu'on fait de plus moderne, de plus perfectionné. Besoin de se rassurer »), et quelques belles phrases (« Il monte et tout lui paraît mesquin en face de cette réalité (...), aucun artifice, aucune théorie dans son exaltation »), mais elles sont trop rares. L'intérêt de La Paroi est étranger aux choses de la montagne et il ne faut pas l'ouvrir en pensant lire un roman de montagne. L'intérêt du livre est ailleurs, dans une tentative — très caractéristique de notre temps — pour voir de quoi sont faites les actions humaines.