Ce monde qui n'est pas le nôtre - Robert Tézenas du Montcel
Gallimard nrf - Avril 1965 - 1ère édition
Perret 4238



Ancien Président du Groupe de Haute Montagne (GHM), Robert Tézenas du Montcel nous livre quelques unes des plus belles pages sur le Grand Alpinisme d'entre-deux guerres. Si l'ouvrage n'est au final rien de plus qu'un recueil de souvenirs et de récits de courses, il tente - avec le recul - de nous faire partager l'élan de ces alpinistes à une époque où la compétition n'avait pas encore pris le pas sur le plaisir d'être en montagne.

Comment s'évader des cadres imposés qui se resserrent autour de lui ? Il n'est plus de montagne qui ne soit menacée de l'afflux de la foule. Il n'est plus de sommet dont les itinéraires ne soient décrits dans des guides si minutieusement rédigés qu'il n'est pas une fissure de rocher accueillante aux pitons qui n'y soit signalée, pas un mouvement d'escalade qui n'y soit décomposé comme à l'exercice. Où donc, dans des avenues aussi rigoureusement tracées, exercer, non plus seulement sa force et sa souplesse, mais son esprit d'invention, d'initiative et de décision ? Où, surtout, cueillir les fleurs des jardins de ses rêves ? On s'emploie à protéger la nature. Ne serait-il pas temps de respecter aussi le goût du mystère dans le coeur de l'homme ?

Je rêve parfois d'un guide qui répondrait à ce souhait. Chaque montagne y aurait droit à son image en pleine page. Des ombres savantes en feraient valoir les belles formes et les heureuses proportions. Un léger nuage en voilerait à demi le sommet et ne laisserait deviner que des lignes fugitives. Les itinéraires, indiqués avec une marge convenable d'incertitude, se limiteraient aux seules voies logiques, celles que suggère la structure de la montagne, à l'exclusion de toutes autres. Un pointillé lâche - et non le grossier trait plein - donnerait à l'esprit le loisir de s'évader entre les points. Chaque cime et chaque itinéraire feraient l'objet d'une appréciation générale fondée, non sur son intérêt acrobatique, mais sur son intérêt alpin, parfois tout autre. La difficulté y serait évoquée avec tact et discrétion : « Pour artiste... Pour homme d'affaires... Pour audacieux... Pour téméraire... » De grands espaces blancs laisseraient les yeux aller de l'image qui s'impose au texte rare qui se dérobe. Alors, l'esprit, ouvert à toutes les séductions du pointillé, pourrait se livrer à des combinaisons mystérieuses entre « l'artiste » et « le téméraire », avant de revenir à la page blanche, plus mystérieuse encore, face à l'image de la montagne.

Et qui sait si, en définitive, le meilleur guide ne serait pas celui dont toutes les pages seraient blanches ?